Espace Lucrèce
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Photos de l'exposition de l'artiste Petra du 15 au 27 octobre 2007






Critique de Jeanine Rivais
Quiconque suit le travail de Petra depuis quelques années, se rend compte que son questionnement ne connaît aucune relâche. Lorsque son travail a véritablement trouvé « sa » forme, elle en est venue à un CRI en direction de ce monde qui lui était si douloureux. Et les années se sont écoulées sur ces corps tordus de souffrance, ces visages aux os saillants, ces individus en position fœtale…Une oeuvre de survie pleine du propre mal-être de l’artiste.
Les années ont passé. Au cours desquelles elle a pu peut-être se ressourcer. Devenir un peu plus capable de prendre du recul, réfléchir sur son travail. Pour autant, aucune sérénité, aucun soulagement ne sont apparus. Mais de nouveaux questionnements, plus précis, plus ponctuels. Liés à son enfance.
Car Petra est née à Berlin en 1941. Au cœur donc, de l’horreur nazie. Et bien que toute petite à cette époque-là, des images sont restées fixées dans son inconscient, dans sa mémoire peut-être. Qui ressurgissent aujourd’hui. Et ce sont de nouveau des êtres partis dans la mort, ou au bord de l’au-delà ; des corps calcinés, des entassements de squelettes qui sont nés de cette nouvelle angoisse (mais est-elle bien nouvelle ? Ne devrait-on pas dire « repoussée jusqu’à présent » ?) ; des robes raidies de crasse pendues depuis des décennies à des cintres ; des tas de jouets, de chaussures calcinés, extirpés des fosses chaulées… Une horreur égale à celle de Nuit et brouillard d’Alain Resnais.
Mais parce qu’une fois encore, Petra a la vie chevillée au corps, parce qu’elle « veut » à la fois témoigner et se libérer… exceptées quelques victimes couchées dans des cages, la plupart de ses personnages sont hurlants certes, mais debout. Reproduisant tous les souvenirs qui se sont « échappés » des camps : fixant de leurs grands yeux exorbités cernés de noir, le spectacle de la misère de leurs compagnons ; demi-nus cachant leur nudité sous les horribles oripeaux devenus emblèmes de cette période noire ; horrifiés, protégeant leurs visages de leurs mains ; ou au contraire à bout de pudeur, jambes écartées, seins dénudés… Des mères exsangues et étiques tenant encore par un dernier amour leur enfant, partant vers où ?
Et Petra, dans cette misère mémorielle ? Est-elle cette enfant tenue par la main ? Cette autre embrassée par sa mère ? Se cache-t-elle sous cette robe brûlée ? Sous cette autre montrant encore quelques  fleurs ? Est-elle tous ces êtres à la fois, pour qui elle porte témoignage ? … Comment en être sûr ? Peut-on au moins espérer que cette nouvelle « série » d’œuvres lui apportera enfin la paix ? Que lorsqu’elle pose la question « Et maintenant ? », demeure bien sûr l’interrogation sur ce qu’ont pu devenir les quelques rescapés de l’holocauste ; mais qu’elle sait enfin qu’elle-même est bien vivante.
Et peut-on dire aussi que les pavés entassés auprès d’une barricade, témoins de son arrivée en France en mai 68, pourraient être les symboles de sa revanche contre les bourreaux qui la torturent encore malgré ses toiles et ses sculptures ? Qui sait ?
Jeanine Rivais





Critique de Stéphanie Buttay
Peintre et sculpteur, Petra trouve dans l’utilisation du vêtement dont elle dote ces personnages le point de convergence entre ces deux pratiques. Jusque-là, ils allaient nus. Puis, il y a deux ans sans qu’elle sache trop pourquoi le recours au vêtement s’est imposé.
Deux robes pendent dans la vitrine : l’une est de taille adulte, tandis que l’autre a appartenu à une enfant. Toutes deux ont été blanches un jour, portées les jours de cérémonies ou le dimanche où il convenait que l’on revête ses plus beaux atours : des petites robes de fêtes. Depuis le temps a passé et elles se sont salies. Petra les a empesées d’un mélange de plâtre et de résine leur imposant roideur. Puis elle les a entourées de fils de fer. Ils enserrent le poupon qui repose dans le giron de la petite, tandis que la grande voit son poids alourdi par une croix de métal : la fête semble bien terminée. Appendues à un cintre, ces deux robes qui n’habillent plus que le vide disent la disparition des corps qui les ont un jour habitées.
Les effets que Petra utilise sont tous d’un autre âge. Elle les a choisis pour leur coupe, parfois elle met du temps à les trouver. Ils ont la qualité des tissus d’antan, lin, coton épais. Ils datent d’une époque d’avant l’apparition du synthétique, où l’on prenait soin des habits que l’on avait peu, soucieux de leur durée. Ces vêtements, robes, caracos pour les femmes, chemises pour les hommes témoignent au plus près d’une histoire de l’intime, de ce qui s’est tenu tout contre la peau.
Plissé, froissé, taché, le vêtement offre une nouvelle matérialité au corps, et contribue à l’effet de surgissement hors de la surface plane de la toile. Les personnages peints par Petra s’inscrivent dans une large bande sombre centrale, parfois surlignée de rouge. Ils se tiennent au seuil d’une béance : porte ou cercueil ? Dans un contraste d’ombre et de lumière, ils tendent vers l’avant. Où qu’ils aillent, d’où qu’ils viennent, ces êtres en souffrance ont grand besoin d’être entourés. En les habillant, Petra transmet à son théâtre d’ombre un peu de sa chaleur.
Poupées, peluches, objets s’échappant d’une valise oubliée, émaillent également l’univers brossé à grands coups de peinture par l’artiste. Témoins fragiles de nos parts d’enfance, ils accompagnent ses personnages dans leur sombre traversée.
Stéphanie Buttay © Etat-critique.com - 22/10/2007


Critique d'Annie Vincent
Premier contact avec l’exposition de Petra.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, le regard est attiré par de petites sculptures, tendres, tout en rondeur ; elles appellent la caresse. Ces petits objets, ce sont des vieilles peluches d’enfants : petit lapin assis sur ses fesses, petit cheval posé maladroitement sur ses quatre pattes, poupée de chiffons à l’abandon, nounours…
Cependant ces compagnons de la tendre enfance, ces jouets familiers à tous, présentent ici un aspect inhabituel : ils sont incroyablement noircis. Noirs de crasse ? Noirs de suie ? Noirs sous un tas de gravats ? Tout cela à la fois. Ces jouets sont les témoins d’un drame passé : la guerre avec son cortège de morts, de destructions, d’angoisse.
Et Petra, avec ses modestes sculptures en papier mâché, ses poupées de chiffons piteusement abandonnées ou cette autre poupée, courbée comme sous le poids d’un fardeau, coiffée d’un bonnet aux longs rubans qui pendent, nous fait sentir le poids d’une peur terrible. Cette peur, c’est celle d’une toute jeune enfant sur qui s’abat la guerre.
Et le regard se porte alors sur les toiles de Petra. Et l’on découvre des personnages longilignes peints sur des toiles étroites et hautes. Mais surtout, ce qui accroche immédiatement le regard, ce sont les mains, ces mains qui sortent du tableau (au sens propre car Petra les a réalisées en papier mâché).
Ces mains traduisent la peur : des doigts effilés, décharnés (tout comme les personnages), largement écartés (comme pour mieux se protéger), paume tournée vers le visage ou le corps du personnage peint, pauvres boucliers contre les dangers qui menacent.
Des mains extrêmement fines, comme diaphanes, d’un rose pâle ou, pour une autre toile représentant deux jeunes gens, des mains aux phalanges plus épaisses et annelées (au toucher, on sent la présence d’anneaux métalliques, d’un fil de fer torsadé peut-être). Des mains impuissantes …
Une mère et sa fille : là, ce sont les bras qui sortent du tableau. La mère dont le visage est fixé sur le ciel, projette le plus possible son bras gauche devant sa fille tandis que son bras droit enveloppe le bas du corps de l’enfant. On sent la volonté désespérée de protéger.
Ce qui surprend également dans l’exposition de Petra, c’est l’utilisation de véritables textiles dans ses compositions picturales. Ce sont des robes d’enfant, blanches ou à fleurs, des chemises que l’on pouvait voir en 39-45 et dans les années 50 (mais les chemises rayées ne sont pas sans rappeler les camps de concentration).
Collées, bien qu’appliquées strictement sur la toile, les robes, les chemises « sortent » du tableau, de la même manière que les mains se projettent hors de la toile, donnant de la présence, un semblant de vie aux personnages peints. Un semblant de vie seulement, une vie toujours menacée, car la robe fleurie de la petite fille est toute froissée et noircie, tout comme la plupart des vêtements présents dans les différentes toiles.
Une petite robe d’enfant pourtant, une petite robe blanche, une robe de fête, de baptême peut-être, est exempte de salissures et de mauvais plis. Souvenir de moments heureux. L’enfant n’est pas présent sur ce tableau, mais un faisceau lumineux (obtenu à l’aide d’une véritable lumière électrique), une fontaine de lumière jaillit de l’encolure de la robe.
Les personnages représentés : enfant, jeunes gens, mère … ne vivent pas, aucun mouvement n’anime leur corps. Longs, squelettiques, les bras pendants, les jambes parfaitement alignées, les pieds dans leur exact prolongement : on pense à des crucifixions. Et l’on retrouve là un thème cher à Petra, qui revient sans cesse dans ses dessins et ses peintures.
Sur leur visage, l’angoisse éclate. Des visages livides, déformés par la peur et dévorant ces visages, la bouche et les yeux aux larges cernes. Car on oublie le reste du visage. Ces yeux et ces bouches béantes, des cercles noir d’encre là où devrait s’exprimer la vie ; des gouffres ouverts sur l’angoisse, sur des visions d’Apocalypse.
Des petites robes d’enfant et des visages horrifiés : l’humain et l’inhumain sur le même tableau, la douceur et la terreur. Qui gagnera ? Est-ce un message résolument pessimiste que nous livre Petra ?
Non. Si l’on regarde de plus près, on voit sans doute une petite griffe de métal sur cette peinture, ailleurs un grillage menaçant … mais aussi tant de petits détails qui donnent de l’espoir, qui rappellent que, au milieu de cette tragédie, des moments de tendresse, de chaleur existent.
Quel bonheur de découvrir dans un coin de tableau, collées, des petites choses de la Nature : un papillon jaune pâle si commun dans nos jardins ; ailleurs une hirondelle, annonciatrice des beaux jours ; là encore, des brins de muguet, alignés en bas de la toile, qui lui donnent la fraîcheur d’un dessin d’enfant ; et cette monnaie du pape en graines qui vient éclairer la scène noire des deux jeunes gens !
La tendresse et l’espoir. Un tableau qui met en scène une poupée de chiffons illustre à merveille ces sentiments, ces émotions.
Ici, le support n’est ni la toile, ni le bois ou le contre-plaqué, ni le bulgomme, comme Petra l’a parfois employé, mais la tôle, froide, hostile. Collée, une poupée de chiffons, la tête ébouriffée, amicale bien que droite et sale. Les grains de sable grossiers à ses pieds permettent d’oublier un peu la froideur du métal tandis que les rondelles de plexiglas accrochées autour de son cou (des guirlandes électriques), mettent une note de chaleur dans cette scène de désolation.
Au-dessus de la poupée, trois bandes de plexiglas collées et superposées, formant comme un mur infranchissable (le Mur de Berlin ?). Mais le plexiglas brûlé au chalumeau, boursouflé, déformé laisse à penser que tout n’est pas perdu et qu’un jour le Mur disparaîtra. Proche de la poupée, l’empreinte fine et légère d’une chaussure féminine (la présence réconfortante de la mère) dirigée vers le Mur, montre le chemin de la liberté et de l’espoir, montre le chemin de l’ombre vers la lumière.
Dans cette exposition, les tableaux de Petra sont d’une grande sobriété et presque austères, avec des personnages rigides et comme pétrifiés, des vêtements et des jouets imprégnés de saleté, des matériaux froids tels le grillage, les chaînes métalliques, la tôle ou le plexiglas.
Une toile de grande dimension et disposée en longueur fait exception : d’un trait vigoureux et sùr, Petra peint une femme accroupie, penchée au-dessus d’une personne couchée par terre. Cette femme courbée, qui présente au spectateur le sommet de son crâne, c’est l’image de la douleur, l’image maintes fois répétée par Petra dans ses dessins et ses peintures.
Cette toile est le point d’orgue de l’exposition de par son ampleur qui permet à Petra de s’exprimer pleinement, de par ses couleurs (couleurs des chairs, du fond travaillé d’une manière extraordinaire, lumineuse).
Au milieu de ce chaos, les lueurs de l’espoir, toujours.
Merci Petra pour cette magnifique exposition.
Annie VINCENT, 27 octobre 2007


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